ÉDITO : LES DIEUX ONT SOIF

LES DIEUX ONT SOIF
Voici un roman très critique sur la Révolution française. Au-delà de son indéniable qualité littéraire, il est intéressant car écrit par un homme de gauche, dreyfusard, proche de Jaurès, un peu oublié aujourd’hui : Anatole France. Il reçut pour son œuvre le prix Nobel de littérature en 1921. On s’attendrait donc à avoir là une vision objective des évènement que connut la France en 1793 et 1794.
Le personnage central du récit est Evariste Gamelin un jeune peintre raté. Et la raison de sa médiocrité artistique ne réside pas nécessairement dans son absence de talent mais parce qu’il délaisse progressivement son art au profit de ses activités révolutionnaires. Fervent admirateur de Marat puis de Robespierre il est nommé « juré » au tribunal révolutionnaire, c’est-à-dire qu’il aura à voter sur le sort des accusés à l’issue de procès souvent bâclés. Cette « activité » va dévorer son existence au fil du temps pour finir par exclure toutes les autres.
Au début de sa mission il est encore hésitant avant de condamner l’accusé à la guillotine. Et puis, au fur et à mesure que sa foi révolutionnaire se raffermit, il n’hésitera pas à se prononcer en faveur de la mort du coupable. Et il le fera avec acharnement. « …il voyait partout des conspirateurs et des traîtres. Et il songeait : « République ! contre tant d’ennemis secrets ou déclarés, tu n’as qu’un secours. Sainte guillotine, sauve la patrie ! ... »
Tout son vécu passe par le prisme de sa foi révolutionnaire. Il n’y a peut-être que sa vie sentimentale qui semble, au moins dans un premier temps, dirigée par d’autres pulsions. Joli garçon, Evariste séduit Elodie Blaise, la fille de Jean Blaise, marchand d’estampes, homme à l’aise financièrement, séduit par les idées de la Révolution mais critique sur ses excès. « Elodie n’était ni très jeune ni très jolie ». Mais elle a du chien et est généreuse avec son corps. C’est elle qui fait les premiers pas car Evariste est un garçon chaste. « Il n’avait jamais connu de désir que dans l’amour profond. ». La relation évolue. Elodie est tout d’abord effarée par la facilité avec laquelle Evariste envoie les « coupables » à la guillotine. Mais cette frayeur devient volupté ! « Maintenant il lui faisait horreur, il lui apparaissait comme un monstre ; elle avait peur de lui et elle l’adorait. Toute la nuit, pressés éperdument l’un contre l’autre, l’amant sanguinaire et la voluptueuse fille se donnaient en silence des baisers furieux. »
La fascination pour la guillotine et pour le sang qu’elle répand sous la Terreur -fascination malsaine qui s’incarne notamment dans l’image des « tricoteuses » - provoquerait ainsi une impression de volupté tant chez les bourreaux que chez les victimes ! C’est ce que France semble laisser entendre. « …voici que de toutes parts s’offrent les victimes. Nobles, vierges, soldats, filles publiques se ruent sur le Tribunal, arrachent aux juges leur condamnation trop lente, réclament la mort comme un droit dont ils sont impatients de jouir » …A la fureur de tuer répond la fureur de mourir. » La France serait prise ainsi d’une folie collective sado masochiste, un besoin de plaisir sanguinaire qu’offriraient des fêtes républicaines dionysiaques où des têtes seraient tranchées afin de satisfaire le désir des victimes et d’abreuver ceux qui ont soif. Cette extrapolation des faits de la Terreur suggérée par Anatole France est effrayante ! Trop transgressive pour être vraie ?
La folie sanguinaire de la Révolution continue en effet de s’accentuer avec la promulgation par la Convention de la loi de prairial : « …qui supprime, avec une sorte de bonhomie terrible, toutes les formes traditionnelles de la loi, tout ce qui a été conçu depuis le temps des Romains équitables pour la sauvegarde de l’innocence soupçonnée. Plus d’instructions, plus d’interrogatoires, plus de témoins, plus de défenseur : l’amour de la patrie supplée à tout. »
Gamelin finit pas se dégoûter lui-même. Il a fait à la patrie le sacrifice de sa vie et de son honneur, il mourra infâme. « Je me suis fait anathème pour la patrie. Je suis maudit. Je me suis mis hors l’humanité. » Cet aveu d’inhumanité est très fort car il est accompagné de l’absence de regret et d’une décision de poursuivre jusqu’au bout sa terrible tâche face à l’accroissement du nombre de traitres, de conspirateurs, de scélérats parricides. Et c’est donc dans un geste magnanime-signe de lucidité ou de générosité ou les deux à la fois- qu’il « …renonce à l’amour, à toute joie, à toute douceur de la vie, à la vie elle-même. » C’est ainsi qu’il répudie Elodie.
Evariste Gamelin tombera en même temps que son maître Robespierre tout en acceptant son sort, la guillotine, méritée selon lui à cause de l’excès de faiblesse et d’indulgence dont il a fait preuve. Il y a un mystère dans le cheminement de la pensée de Gamelin du début à la fin du roman dont sont absentes toute raison et toute logique, sans calcul, mais d’une effrayante et parfaite pureté révolutionnaire.
Le roman a aussi l’intérêt de mettre en scène une multitude de personnages de l’époque issus de tous milieux sociaux et faisant preuve d’attitudes diverses et opposées face à la Révolution. On retiendra tout particulièrement les dialogues d’une grande subtilité entre Maurice Brotteaux et le père Longuemare. Maurice Brotteaux des Ilettes, collecteur d’impôt sous l’ancien régime, menait grand train dans son bel Hôtel de la rue de la Chaise où il donnait des dîners fins auxquels il invitait les jolies femmes dont il aimait s’entourer. Sa charge lui est retirée par la République. Ruiné après la chute de l’ancien régime il n’est plus que Maurice Brotteaux, un vieil homme dormant sous les toits dans une misérable mansarde et survivant grâce à des besognes sans intérêt : peinte de portraits, vente de crêpes, leçon de danse, fabrique de pantins. Quelle tristesse ! Disciple d’Epicure, libertin jusqu’au bout de sa vie (on le verra au sens propre de l’expression) il porte toujours sur lui les œuvres de Lucrèce qu’il consulte dès qu’il en a le loisir. Après avoir courageusement sauvé le père Longuemare du lynchage au cours de l’un des mouvements d’hystérie populaire fréquents à l’époque il accueille chez lui le religieux Barnabite chassé de son couvent transformé en « section » et recherché par le comité de sureté général de Picpus parce que n’ayant pas prêté serment à la République. Les deux hommes sont très éloignés sur le plan des idées mais cela ne les empêche pas de débattre amicalement. La subtilité de leur échange sur les raisons qui ont poussé Brotteaux à venir en aide au père Longuemare malgré leurs différences tranche avec la violence et la radicalité du discours révolutionnaire ambiant.
Les dieux ont soif est une œuvre littéraire de très grande qualité. La finesse de l’écriture traduit bien les idées, les oppositions, les contradictions et les émotions qui traversent cette période tragique. Anatole France fait preuve d’une étonnante érudition historique à cet égard. Que ce soient les personnes et les caractères qui illustrent la vie politique de cette époque, les lieux et leur description, les détails de la vie sociale, l’esthétique, tout est précis, détaillé et l’effet pour le lecteur est celui d’une immersion à l’intérieur de ces temps de la fin du XVIIIème siècle.
D’une manière générale l’auteur procède à une description négative et tragique des régimes que la France a dû subir au cours de ces années. Il fait ressortir la radicalité des doctrines qui conduiront à l’aveuglement et aux crimes qu’aucun historien ne peut nier. On ne peut être que saisi de nausées face aux flots de sang, à la rage des partisans de la guillotine qui veulent, ainsi que l’écrivait Jean Jacques Rousseau, forcer les hommes à être libre. « Il fallait donc la (la France) sauver malgré elle et lorsqu’elle criait grâce, se boucher les oreilles et frapper » pensait Evariste Gamelin. Et de quelle liberté s’agissait-il ? La loi de prairial incarne la négation de tous les principes que doit respecter une justice équitable dans une démocratie. La liberté des cultes est encadrée. Les prêtres réfractaires sont emprisonnés et guillotinés. Tout opposant est un considéré comme un criminel.
Clémenceau soutenait que la Révolution est un bloc dont on ne peut rien distraire. Citation reprise de nos jours par certains politiciens. Cette déclaration est-elle l’expression de l’acceptation « pour la cause » des crimes de 1793 ? L’acceptation de l’inacceptable ? Du totalitarisme dont cette époque avait probablement tous les symptômes ? Et même si l’on distingue deux phases dans le déroulement de la Révolution, 1789 et 1793, est-on bien certain que les germes de l’horreur n’étaient pas présents dès 1789 ?
Thora-box
__________________________________________________________________________________________________________________________________
CERTITUDES
Les germes de l’horreur étaient bien présents dès 1789 ; dans les rues de Paris, portée sur une pique, la tête du gouverneur de la Bastille.
Ce n'est pas la majorité du peuple de France, loin de là, mais une minorité parisienne avec sa cohorte ; meutes semant la terreur, un peu partout, à Paris, et en province.
Hitler, peintre raté, détestait les juifs très, très, très cultivés de Vienne ; à juste titre ils considéraient Hitler sans talent.
Claude Bouvard