ARTS : MODIGLIANI

ARTS - HISTOIRE DE L'ART
Deux jours après les funérailles de Modigliani, sa compagne enceinte monta au cinquième étage de la maison de ses parents et sauta. Elle avait 21 ans.
Paris, mars 1917.
Jeanne Hébuterne a dix-neuf ans, étudie la peinture à l’Académie Colarossi. Elle est talentueuse. Sérieuse. Issue d’une famille catholique bourgeoise — père comptable, mère blanchisseuse.
Elle rencontre Amedeo Modigliani à l’académie. Il a trente-trois ans. Sculpteur et peintre. Juif. Italien. Pauvre. Alcoolique. Tuberculeux. Accro au haschisch.
Tout ce que la famille de Jeanne redoute.
Mais il est aussi brillant. Charismatique. Habité par une vision esthétique qui déstabilise les esprits conventionnels.
Modigliani peint des visages allongés, des cous de cygne, des yeux en amande vides. Ses nus sont sensuels, modernes, scandaleux. Son œuvre ne se vend pas — pas encore. Il est fauché, malade, se noie dans l’alcool dans les cafés de Montparnasse.
Jeanne tombe éperdument amoureuse.
Elle s’installe avec lui malgré la fureur de sa famille. Son père la renie. Sa mère pleure. Ils voient en Modigliani un prédateur — plus âgé, étranger, corrupteur de leur fille.
Mais Jeanne ne se sent pas corrompue. Elle se sent libre.
Elle change de style — capes, coiffes, bottes hautes. Bohème. Artiste. Loin de la modestie catholique attendue.
Elle devient sa muse. Il la peint sans relâche — plus de vingt portraits. Chez lui, Jeanne est sereine, élégante, éthérée. Cheveux tirés, regard calme, paisible.
29 novembre 1918. Jeanne donne naissance à leur fille.
Elle s’appelle Jeanne, elle aussi. Enfant illégitime — un déshonneur dans la France catholique de 1918.
La famille de Jeanne refuse de reconnaître l’enfant. Le couple vit dans la misère, balloté de studio en chambre, survivant grâce aux amis et aux mécènes.
La santé de Modigliani s’effondre. La tuberculose lui ravage les poumons. Il boit pour calmer la douleur. Fume du haschisch. Son corps lâche, mais il peint encore, frénétiquement, comme s’il savait que le temps était compté.
Fin 1919, Jeanne est de nouveau enceinte.
Huit mois de grossesse. Une pièce sordide, un enfant en bas âge, pas de chauffage, presque pas de nourriture. Modigliani est trop malade pour travailler. Trop ivre pour vendre ses toiles.
Les amis tentent d’aider — le poète Léopold Zborowski agit comme marchand, mais les œuvres se vendent mal.
Janvier 1920. Modigliani s’effondre.
Une semaine d’agonie délirante. Fièvre, sang, méningite tuberculeuse. Jeanne, enceinte de huit mois, veille un homme mourant.
24 janvier 1920. Modigliani meurt à trente-cinq ans.
Ses funérailles sont somptueuses. Tout le Paris artistique est là. Il est enterré « comme un prince » au Père-Lachaise.
Jeanne, elle, passe presque inaperçue. La maîtresse endeuillée, enceinte, gênante. Le péché vivant.
25 janvier 1920. Le lendemain des funérailles.
Jeanne retourne chez ses parents. Huit mois de grossesse. Une petite fille. Aucun revenu. Aucun foyer. Pas de mari — Modigliani est mort avant qu’ils ne puissent se marier.
Sa famille discute du sort des enfants. Illégitimes. Honteux.
Certains proposent l’adoption. D’autres refusent de les reconnaître.
Jeanne les entend débattre de ses enfants comme de fardeaux.
Elle a 21 ans. L’amour de sa vie est mort. Sa famille décide du destin de ses enfants.
26 janvier 1920, tôt le matin.
Jeanne monte au cinquième étage. Dans sa chambre d’autrefois. Celle d’avant Modigliani, avant la bohème, avant les enfants.
Elle ouvre la fenêtre.
Et elle saute.
Huit mois enceinte. Elle saute.
Emportant son enfant à naître.
Mort instantané pour les deux.
Le scandale est immédiat.
Jeune femme enceinte. Suicide. Famille catholique. Presse avide. Drame parfait pour confirmer les peurs bourgeoises : l’artiste bohème qui détruit la vertu.
La famille a honte. C’est pire que vivre avec un peintre juif. C’est un suicide public. Péché mortel. Infamie éternelle.
Ils l’enterrent en secret. Rapidement. Pas au Père-Lachaise. Pas près de Modigliani. Pas d’honneurs. Silence et oubli.
Elle repose au cimetière de Bagneux, sans monument grandiose.
Alors, pourquoi a-t-elle sauté ?
Par amour ? Incapable de vivre sans lui ? Tragédie romantique à la Roméo et Juliette ?
Par désespoir ? Pauvre, enceinte, rejetée, sans avenir ?
Probablement les deux.
Un amour dévorant et l’impossibilité de mener cette vie en 1920.
La famille Modigliani proteste. Jeanne mérite d’être près de lui.
Mais la famille Hébuterne refuse. Honte, toujours.
Dix ans de démarches.
En 1930, on exhume Jeanne. On la réunit enfin à Modigliani au Père-Lachaise.
Son épitaphe : « Compagne dévouée jusqu’au sacrifice suprême. »
Sacrifice.
Pas « épouse ». Pas « amour tragique ».
Sacrifice.
Elle a sacrifié sa famille, sa réputation, sa sécurité pour Modigliani. Puis sa vie, quand il n’était plus là.
La petite Jeanne est adoptée par la sœur de Modigliani. Elle deviendra historienne d’art et gardienne de la mémoire de son père.
L’enfant à naître meurt avec Jeanne. Sans nom. Sans sépulture.
Deux jours après les funérailles de Modigliani, sa compagne enceinte monta au cinquième étage et sauta. Elle avait 21 ans.
Modigliani devint l’un des artistes les plus cotés au monde. Ses toiles valent des dizaines de millions.
Jeanne, elle, fut réduite à un pied-de-page. « La muse tragique. » « La fille qui a sauté. »
Lui eut la gloire. Elle, un épitaphe sur le sacrifice.
Ils reposent aujourd’hui côte à côte au Père-Lachaise.
Mais il fallut dix ans et la volonté d’un frère pour qu’elle le rejoigne.
Même dans la mort, on voulut la séparer.
Même dans la mort, la honte pesa plus lourd que l’amour.